Henri Guaino : « la république a failli » !

Le désarroi et la fragilité d’une partie de la jeunesse nous saute à la figure !

Pourquoi dire qu’il s’agit d’une faillite de la République ? De tout temps, il y a eu des jeunes qui ont eu le désir de s’enrôler, de prendre des risques.

Henri Guaino : Il y a toujours eu des jeunes gens qui partaient plein de vie découvrir le monde, chercher la gloire ou la fortune, combattre une tyrannie, défendre une seconde patrie menacée. Mais il y a aussi des départs tristes qui sont des fuites. Il y a aussi des engagements sinistres, morbides, fondés non sur la fougue de la jeunesse mais sur l’anéantissement de la volonté, du libre arbitre.

C’est leur cas ?

Henri Guaino : Oui. Ce qui se passe n’a rien à voir avec une prise de possession du monde par une jeunesse avide de sens et débordante de vitalité. C’est au contraire une sortie d’un monde jugé corrompu. Haine de soi, haine du monde, haine des autres. Voilà les ressorts. Y a-t-il beaucoup de différence entre ces jeunes fanatiques et les jeunes nazis qui battaient les juifs à mort dans la rue, enfants perdus d’une Allemagne en crise dans l’entre-deux-guerres ? C’est le désarroi et la fragilité d’une partie de la jeunesse qui nous saute à la figure.

Ce phénomène n’est-il pas également provoqué par l’ambiance de sinistrose qui touche tout le pays et pas seulement la jeunesse ?

Henri Guaino : Ce n’est pas seulement une ambiance. Comme dans les années 30, sur fond de crise sociale, la crise morale, intellectuelle, identitaire est profonde. Comment expliquer autrement que des jeunes nés dans le pays des Droits de l’Homme et de la République, aillent décapiter de sang-froid des hommes devant les caméras de télévision ? Combien sont-ils réellement ceux dont la perte de sens est telle qu’ils n’ont plus l’armature morale pour résister à cet appel sanglant ?

En quoi la République a-t-elle failli ?

Henri Guaino : Il y a toujours eu des monstres. Mais nous avons une responsabilité collective dans ce phénomène angoissant qui transforme le meurtre en acte héroïque, qui fait du meurtre la voie du salut. Nous sommes en train de découvrir où nous conduit le manque de France et le manque de République, la faillite de l’éducation…

Quels sont les principes républicains qui ont été abandonnés ?

Henri Guaino : La République, c’est la foi dans l’unité et l’indivisibilité de la Nation, la volonté de créer les conditions de l’émancipation de la personne humaine, la volonté obstinée de faire des hommes libres de penser par eux-mêmes. Nous vivons une formidable régression de cet idéal. L’utilitarisme borné tue l’école de la République. L’école n’est pas d’abord faite pour fabriquer des jeunes « employables », mais pour leur apprendre à devenir adultes.

Elle ne le fait plus ?

Henri Guaino : Dans le climat de dérision généralisée, de relativisme culturel et moral, d’effondrement de toute autorité, l’école, faute de volonté ou de moyens, est devenue incapable d’accomplir sa première mission : fabriquer des êtres civilisés. Le problème majeur, c’est la transmission. Notre société est minée par l’inculture. Ces jeunes qui partent tuer au nom de l’islam ne savent rien sur l’islam. Ils ne savent rien non plus sur le christianisme. Il faut relire le remarquable rapport rédigé en 2002 par Régis Debray sur l’enseignement du fait religieux à l’école, pas comme un catéchisme, mais pour connaître et pour comprendre, pour détruire le préjugé qui naît de l’ignorance. Et il n’est nullement malsain d’apprendre aussi à aimer son pays, son histoire, sa culture. On a moqué « l’exception française », on a eu grandement tort. C’était notre ciment, contre les divisions, les guerres de religion…

Le désarmement culturel est d’autant plus dangereux que nous vivons à l’heure des réseaux sociaux, du couple infernal consommation – communication rapide. Face aux réseaux sociaux, l’interdit ne fonctionne pas. Il faut que nos enfants aient assez de culture pour appréhender la profondeur du temps et avoir la capacité de prendre de la distance. Faute de quoi, nous en faisons des enfants fragiles et vulnérables aux falsifications et aux manipulations. Le désarmement moral n’est pas moins dangereux : la quête de sens de la jeunesse ne peut que mal tourner si nous laissons se construire une société où ce qui n’a pas de prix n’a aucune valeur. L’honneur, l’honnêteté, le courage, le devoir n’ont pas de prix. Mais ils ont pour tout être civilisé une grande valeur !

Que faut-il faire ?

Henri Guaino : Nous avons besoin d’une politique de civilisation qui remette en place des processus de transmission. Il faut arrêter de détruire la famille, lieu de transmission par excellence, comme il faut arrêter de considérer comme secondaire l’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la philosophie, de la littérature, de la morale, du civisme ou du fait religieux à l’école. Plus il y a de technique, plus l’argent circule vite et impose sa loi, plus il y a d’informations rapides et de communications directes, plus il faut mettre en avant les forces de l’esprit, de la pensée, de l’art, de la culture. La religion qui paraissait condamnée par un rationalisme péremptoire revient comme la revanche de l’esprit humain asséché par la raison. Et c’est dans cette revanche que commence la folie. Pensons au dessin de Goya : « Le sommeil de la raison libère les monstres« . L’école doit être le premier instrument d’une politique de civilisation.

Vous parlez beaucoup du fait religieux. Il est vraiment si important de l’enseigner à l’école ?

Henri Guaino : Et comment ! Nous sommes dans un pays dont les racines sont chrétiennes. Ne pas assumer ce fait de civilisation est une folie. Il ne s’agit pas de convertir quiconque. Mais de faire comprendre à tous les enfants, quelles que soient les croyances de leurs parents, qu’il ne peut pas y avoir de coupure totale entre leur vie sociale et la civilisation dans laquelle ils sont immergés. Il faut enseigner comment notre civilisation nous a appris à vivre ensemble, en distinguant le temporel du spirituel, en reconnaissant l’égalité de l’homme et de la femme… Le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Vouloir l’y instaurer est une folie. Voilà ce que nous apprenons quand nous explorons les racines de notre civilisation. Qui l’a jamais dit à ces jeunes saisis par le fanatisme ? La République et le catholicisme ont mis longtemps avant de s’accommoder l’une à l’autre. Il est normal que des religions plus récentes dans cette aire de civilisation cherchent leur manière d’y vivre Il faut les aider à comprendre la laïcité, comme un principe de paix et de respect entre toutes les croyances.

Ça passe par un retour à l’assimilation ?

Henri Guaino : Oui. L’assimilation ne demande à personne d’oublier sa propre histoire. Mais elle demande à chacun de partager quelque chose avec les autres : les valeurs de la République, une histoire et une culture communes. On a supprimé le service militaire. On a confondu la liberté avec le multiculturalisme. En laissant le champ libre au culte des origines et à la guerre des mémoires, on a laissé se dresser, les uns contre les autres, des communautarismes religieux superposés à des communautarismes ethniques. Nous prenons le risque de la balkanisation de notre société par toutes les guerres ethniques et religieuses qui déchirent le monde. L’école est en première ligne. Mais dans l’espace public, il ne faut plus rien laisser passer non plus.

Pour ce qui concerne la sécurité, Marine Le Pen propose la déchéance de la nationalité de ceux qui sont partis pour le djihad, de les enfermer à vie s’ils reviennent en France. D’autres proposent de leur interdire le retour sur le territoire. Et vous ?

Ceux qui brûlent leur passeport à la télévision se retranchent eux-mêmes de la communauté nationale. Le principe doit être que toute personne ayant une double nationalité, partie combattre dans une organisation terroriste, sera déchue de sa nationalité française. Ceux qui ne jouissent que de la nationalité française doivent être mis en détention aussitôt qu’ils posent le pied sur le territoire national, maintenus en isolement et jugés pour leurs crimes.

La seule appartenance à une organisation terroriste doit faire l’objet de peines très lourdes.

Henri Guaino : Mais il nous faut bien prendre conscience que le terrorisme change de nature, de force, qu’il veut irriguer la société en profondeur. Il faut nous préparer à cette guerre. Nous la perdrons si notre société se morcelle, se balkanise.

La première arme à opposer à la folie des terroristes, aux fanatiques, c’est notre unité nationale : la République une et indivisible.

Par Olivier Mazerolle dans la Provence du 23 novembre.

Le 26/11/2014

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